Catégories
Portraits et entretiens

Cancer d’origine infectieuse : le pari de Pascal de Paul Ewald (2/2)

Suite de l’entretien avec Paul W. Ewald, professeur de biologie à l’université de Louisville (Kentucky). Il est l’auteur de Plague Time : the new germ theory of disease (2000).

Première partie : https://onconautes.com/2026/06/20/cancer-origine-infectieuse-pari-paul-ewald-1/


Paul W. Ewald a co-écrit plusieurs articles avec Frédéric Thomas, lui aussi biologiste de l’évolution (il travaille au CNRS et a publié en 2022 L’abominable secret du cancer, un livre que je vous recommande).

Je lui ai demandé d’abord ce qu’il pensait de la formule de F. Thomas : « nous sommes tous au minimum des cancéreux asymptomatiques ».

P. W. E. : La validité de cette affirmation repose sur les définitions que l’on donne à « cancer », « asymptomatique » et « patients ». J’envisage cette situation de manière plus restrictive, réservant le terme « cancer » aux néoplasmes métastatiques.

Je reconnais également que la définition d’« asymptomatique » dépend de la rigueur avec laquelle nous recherchons les symptômes et que les « patients » sont les personnes suivant un traitement.

C. D. : Qu’est-ce qui vous différencie ?

P. W. E. : Frédéric reconnaît le rôle de l’infection, mais de mon côté j’insiste sur la difficulté pour les autres facteurs de risque de provoquer un cancer sans infection. Nous soulignons tous deux l’importance des processus évolutifs, mais Frédéric se concentre davantage sur l’évolution des cellules cancéreuses en l’absence d’infection, tandis que j’insiste à la fois sur l’évolution des agents pathogènes et sur la manière dont l’évolution des cellules cancéreuses est influencée par les infections qui compromettent spécifiquement les défenses cellulaires contre le cancer.

C. D. : Pouvez-vous expliquer le rôle de l’évolution dans le cancer ?

P. W. E. : Il est important de comprendre que la sélection des cellules cancéreuses au sein d’un organisme multicellulaire ne relève pas de la sélection naturelle qui désigne la sélection des organismes eux-mêmes. À quelques rares exceptions près, les cellules cancéreuses sont des cellules au sein d’organismes et non des organismes à part entière.

C’est pourquoi je préfère utiliser l’expression « sélection oncogénique » pour désigner la sélection des cellules conduisant au cancer. La sélection naturelle des organismes multicellulaires élimine la vulnérabilité aux cancers au sein de l’organisme.

Les cellules issues de la sélection oncogénique voient leur fréquence augmenter au sein de l’hôte par rapport aux cellules dont la reproduction est limitée par la sélection naturelle, qui favorise la restriction de la division cellulaire normale dans l’intérêt à long terme de la survie et de la reproduction de l’organisme. La sélection oncogénique peut donc agir à court terme en entraînant la perte de protections acquises par la sélection naturelle au sein de l’organisme.

C. D. : Dans ce cas, serait-ce simplement un problème de « force brute » temporelle ? En ajoutant quelques millions d’années supplémentaires au compteur biologique, tous les animaux parviendraient à développer, grâce aux forces de l’évolution, des protections contre le cancer ? Comme le rat-taupe nu l’a déjà fait (du moins en partie) ?

P. W. E. : On peut affirmer avec certitude que la sélection naturelle, agissant contre le cancer, ne parviendra pas à en réduire la fréquence à zéro, car le coût des mécanismes de défense contre le cancer sera toujours contrebalancé par celui du cancer lui-même.

Lorsque la fréquence du cancer diminue, son coût moyen par individu diminue également. À un certain point, le coût du cancer sera inférieur à celui des mesures de protection.
De plus, la sélection naturelle s’affaiblit avec l’âge ; on peut donc s’attendre à ce que les cancers surviennent généralement plus fréquemment chez les personnes âgées.

Par ailleurs, la sélection naturelle agit sur les agents pathogènes oncogènes, engendrant une course aux armements évolutive entre les adaptations pro-prolifératives de ces agents et les défenses de leurs hôtes contre le cancer.

On peut prévoir que cette course aux armements se poursuivra indéfiniment, entraînant la présence permanente de cancers causés par des agents pathogènes oncogènes.

C. D. : Au-delà de la recherche théorique, vous n’avez jamais été attiré par l’angle thérapeutique ?

P. W. E. : Bien que je pense que les traitements thérapeutiques puissent être d’une importance capitale pour certains patients atteints de certains cancers, je me suis naturellement tourné vers l’application des principes de l’évolution à l’idée de prévention, car la prévention promet de résoudre le problème de manière décisive, avec beaucoup moins de détresse et de souffrance.

C. D. : Depuis la fin du 19è siècle, les théories infectieuses liées au cancer ont toujours été présentes, plus ou moins sur le devant de la scène. De nombreux scientifiques (Henry George Plimmer, Roswell Park, William Russell , Franz Gerlach, Peyton Rous, Livingstone-Wheeler, Milton White,etc.) en leur temps détectèrent des micro-organismes dans les tumeurs (en leur donnant chacun des noms très différents) ou appuyèrent de telles idées. Vous inscrivez-vous dans ce continuum ?

P. W. E. : Oui, je considère mon travail comme faisant partie de cet ensemble. J’ai été particulièrement influencé par Francis Peyton Rous [prix Nobel, découvreur du premier virus oncogène pour le sarcome du poulet], même s’il défendait l’hypothèse d’une causalité virale, excluant d’autres causes telles que les mutations.

Plus généralement, je vois la résolution du problème de la causalité infectieuse du cancer comme l’une des phases actuelles de la théorie microbienne des maladies, un domaine qui s’étend sur des centaines, voire des milliers d’années, selon que l’on inclut ou non les premières conjectures.

C. D. : aujourd’hui, face au cancer, y a-t-il une nouvelle découverte, une nouvelle piste, une nouvelle idée qui vous enthousiasme vraiment ?

P. W. E. : On constate que les traitement antiviraux contre l’hépatite C sont associés à la réduction du risque de cancer du foie. Si cet effet pouvait être combiné à un vaccin contre l’hépatite C, la grande majorité des cancers induits par cette maladie pourraient être évités.