
Il y a d’un côté le monde merveilleux des essais cliniques organisés par les sociétés pharmaceutiques… Et de l’autre, le monde réel avec les malades qui subissent les traitements et leurs effets secondaires.
Et le monde réel est souvent assez sale : vomissement, diarrhée, douleurs, asthénie, anémie, constipation, immunosuppression, fièvre, troubles du sommeil, troubles cognitifs, toxicité cardiaque, insuffisance rénale… la liste est virtuellement sans fin.
Le monde merveilleux de Big Cancer utilise une échelle de toxicité de 1 à 5, de « léger » à la mort.
Mais cette échelle ne tient pas compte du ressenti des patients.
Exemple avec les vomissements (un grand classique des chimios puisque elles sont ultra toxiques par définition).
Grade 1 (léger) = 1 à 2 épisodes par 24 heures
Grade 2 (modéré) = 3 à 5 épisodes par 24 h
Grade 3 (sévère) = plus de 6 épisodes par 24 h
Le grade 1 peut être vécu de manière intolérable par les malades (par exemple vomir puissamment 2 fois par jour, chaque jour pendant x mois). Or, pour les sociétés pharmaceutiques, il s’agit d’un grade 1 (léger) donc pas de quoi en faire une montagne.
Cette échelle ignore -fort opportunément- la durée. Un effet secondaire considéré comme « léger » ou « modéré »… n’aura pas le même impact s’il dure 6 jours, 6 semaines ou 6 mois. C’est du bon sens.
Bref. Si les résultats des essais sont souvent manipulés, pardon enjolivés, la liste des effets secondaires et leur gravité bénéficient du même traitement… de faveur.
La plupart des essais cliniques repose sur une équation aussi simple qu’humaine : on surestime l’efficacité du produit et on sous-estime ses effets secondaires.
On peut approfondir le sujet grâce à une lettre ouverte d’un oncologue, le professeur Bishal Gyawali, publiée dans Nature Medicine, à l’occasion du congrès de l’Asco.
Gyawali avait déjà co-publié en 2018 une étude (122 tests cliniques de produits anticancéreux passés au crible) réclamant davantage de transparence dans la publication des effets secondaires.
Reporting harms more transparently in trials of cancer drugs
https://www.bmj.com/content/363/bmj.k4383.long
Il connaît donc bien ce dossier.
Vous trouverez l’original (image) sur le compte X de l’auteur car bien entendu pour lire sa lettre dans Nature, il faut payer… 39,95 euros ! Il n’y a pas de petits profits pour Big Pharma.
Voici quelques passages traduits.
Au début de ma carrière d’oncologue, j’ai constaté un décalage important entre les effets secondaires décrits dans les protocoles et les effets secondaires observés dans la réalité lors des traitements contre le cancer.
[…] Lorsque j’ai dit à une patiente que les effets secondaires de ce médicament étaient censés être acceptables, elle a rétorqué : « Acceptables pour qui ? Pour moi, c’est inacceptable. » Ce fut une révélation.
[…] Les chercheurs ne demandent pas aux patients participant aux essais cliniques s’ils jugent les effets secondaires acceptables ou gérables. Les auteurs de l’essai, de manière subjective, se prononcent eux-mêmes sur ce point au nom des patients.
[…] Le véritable problème sous-jacent est cette culture qui privilégie la signification statistique à la pertinence clinique des médicaments. Cela permet l’approbation et le financement de médicaments qui améliorent la survie de 10 jours ou ralentissent la croissance tumorale de 3 jours à l’imagerie. Dans ce contexte, les discussions transparentes sur la qualité de vie des patients ou la toxicité des médicaments sont toujours reléguées au second plan.
[…] Toute modification du traitement visant à gérer les effets secondaires est perçue comme un abandon de la lutte (contre la maladie), tandis qu’un taux de réponse de 20 % dans un essai mené auprès de 40 patients est salué comme une percée.
Bingo ! On a enfin trouvé un oncologue lucide.
Et surtout honnête.